En cette rentrée 2020, je suis fière. Fière comme Artaban, fière comme une amazone en selle, fière comme la présidente de L’Union des Chefs Opérateurs. J’ai fondé et appartiens à un collectif bigarré et vibrant. Comment ne pas en être gonflée d’orgueil ?

Au lendemain de notre AG de janvier dernier, Olivier Bertrand, ami cofondateur de l’Union, m’a envoyé un extrait de l’essai sur le suicide de Durkheim. Par cet envoi, l’intention d’Olivier n’était pas de m’indiquer que la séance avait été insupportablement trop longue (il aurait pourtant pu !), mais de me remercier pour le travail accompli en « tenant fermement la barre de cette asso ». Dans cet ouvrage qui pose les bases de la sociologie moderne, Durkheim décrit le suicide comme phénomène social et cherche des solutions à la forte augmentation de son taux dans l’Europe du tournant du XXe siècle : « … Par conséquent, la seule façon de remédier au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour qu’ils tiennent plus fermement l’individu et que lui-même tienne à eux. Il faut qu’il se sente davantage solidaire d’un être collectif qui l’ait précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l’unique objectif de sa conduite et, comprenant qu’il est l’instrument d’une fin qui le dépasse, il s’apercevra qu’il sert à quelque chose. La vie reprendra un sens à ses yeux parce qu’elle retrouvera son but et son orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à rappeler perpétuellement l’homme à ce salutaire sentiment de solidarité ? » Après avoir écarté les sociétés politiques, religieuses et la famille, Durkheim répond : « C’est le groupe professionnel ou la corporation ».

C’est vrai qu’un de mes premiers grands bonheurs au moment de la constitution de l’Union des Chefs Opérateurs a été de voir lors de la première soirée discussion, une trentaine de femmes et d’hommes de 20 ans à plus de 70 ans réunis en cercle pour parler. Je n’avais alors de cesse de répéter à qui voulait l’entendre comme il est rare de voir un groupe aussi disparate échanger sur une passion commune. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que j’avais mis autant d’énergie dans la constitution de ce collectif à un moment de ma vie où ma famille était en train de se disperser : par la constitution de l’Union, j’avais réuni une famille symbolique, dont j’ai pu constater par la suite qu’elle peut-être tout aussi difficile à vivre qu’une famille de sang !

Nous avons en effet eu des tempêtes, car beaucoup d’entre nous étaient habités d’un sentiment d’illégitimité. Nous sommes tous passionnés par notre métier, et nous arrivions là remplis d’engouement, mais à fleur de peau, chacun avec des blessures cachées.

Dans cette expérience de l’organisation d’un collectif, j’ai été soutenue et conseillée par mes camarades de l’Union mais aussi par les présidents d’autres collectifs et associations professionnelles : Guillaume Betton, Thaddée Bertrand, Thomas Santucci et Gilles Porte. Merci !

Parce que je lui avais conseillé la lecture d’ « Oedipe sur la route » de Bauchau (car le voyageur Oedipe est aveugle, mais par sa fille, la création, et les récits, Oedipe Voit), Gilles m’a conseillé à son tour « Éloge de la fuite » d’Henri Laborit, m’offrant du même coup le voilier nommé Désir de l’avant-propos de l’auteur. Ce à quoi je répondais plus tard par «Éloge du risque» d’Anne Dufourmantelle. Livre qu’il faut aborder en ne perdant pas de vue que l’altruiste philosophe qui en est l’auteure est morte d’un arrêt du coeur en sauvant de la noyade un enfant. Était-ce aller trop loin ? Pour ma part, la mesure, je l’ai parfois oubliée.

J’ai écrit il y a un an un texte sur la manière intense dont je vis ce métier. Il s’appelle « Cette part en nous » et a été le premier article publié sur le site de l’Union. Le texte se termine par un poème de Narcis Comadira par lequel je compare le vertige du faucon qui chasse pour son maître à l’exaltation que nous avons parfois à créer pour les réalisateurs pour lesquels nous oeuvrons. Pendant le confinement, j’ai trouvé un haïku de Tairo qui fait écho à ce poème, comme vu de l’autre côté :

 

Le faucon revenu dans ma main

Dans son œil

Le soleil

 

Je fais partie de ceux qui n’ont pas vu la pandémie arriver, qui ont été capturés par le confinement, qui l’ont très mal vécu. J’étais à la campagne, mais dans des conditions personnelles à la limite du supportable. Et c’est là, au fond du trou où la sidération m’avait précipitée, alors que je me sentais inutile et voulais démissionner, que mes amis de l’Union sont venus patiemment me repêcher. Thomas Lallier, Nina Bernfeld et Isabelle Razavet, je n’oublierai jamais la main que vous m’avez tendue dans ce moment où tout avait basculé. Puis, tous ensemble, les membres de cette Union qui n’avait que 18 mois, nous avons découvert la solidarité à distance.

Les êtres de terrain que nous sommes ne connaissaient rien aux visioconférences. Une fois adoptées, elles nous ont permis de nous voir, parler et écouter régulièrement, mais aussi de rencontrer et écouter des collègues étrangers. Grâce à notre activité, parfois frénétique, dans l’association durant cette période trouble, nous avons construit le socle d’un collectif solidaire et solide. Certains d’entre nous savent que nous n’aurions peut-être pas tenu sans ce travail qui redonnait sens à une société soudain arrêtée.

C’est pour cela qu’en cette veille de rentrée de la vie associative, alors que dans quelques minutes j’enverrai à quatorze amis la proposition d’ordre du jour de notre prochaine réunion de CA, oui, je suis fière… et reconnaissante.

 

> Image de couverture : La matière du temps – Richard Serra ©Gertrude Baillot