C’était à la fin de l’année 2015, j’étais en Chine pour tourner le documentaire intimiste d’un jeune réalisateur. Il faisait soleil et froid. J’étais seule avec la caméra.

Je filmais un oiseau qui mangeait des baies sur un arbre aux branches nues. Dans les montagnes alentour, j’entendais se déplacer la fanfare d’un cortège funéraire. Et soudain, je me suis sentie dans un état de conscience modifiée, avec cette sensation d’une idée pure : vie et mort sont une même chose, fondues l’une en l’autre, indissociables. Cela peut paraître évident, mais je pense que cette évidence ne peut surgir qu’en Asie, loin de notre culture occidentale contemporaine qui fait tous les efforts du monde pour éloigner la mort, les morts, de la vie de tous les jours. Ce court instant m’a permis de formuler ce que je sentais depuis longtemps : l’acte de filmer peut nous plonger dans un état méditatif profond, presque une transe.

Filmer, cadrer en fait, rend aussi parfois l’insupportable vivable. Je pense ici à mon mal de mer en bateau qui cesse dès que je tourne. Je pense aussi à la maladie de ma mère qui devient soutenable quand je la filme. Ma mère qui a été actrice toute sa vie, c’est important à préciser, mais ce serait peut-être pareil si ça n’avait pas été le cas.

Il y a dans l’exercice de notre métier, une part liée au corps et au psychisme dont j’ai parlé une fois avec une amie réalisatrice. Nous étions arrivées à nous dire que ce sont des états que l’on rencontre dans les situations d’inspiration, de création : l’écriture, la peinture, la sculpture… Henri Bauchau en particulier, mais aussi Violette Leduc ou Claudie Galley sont des auteurs qui ont su décrire l’acuité de ces moments d’extase créatrice.

Selon mon expérience, nous, les chefs opérateurs, nous vivons pour ces moments-là, que nous mettons au service des auteurs pour lesquels nous oeuvrons. Et parfois, nous leur en voulons beaucoup de ne pas avoir le talent de nous pousser à entrer dans cet état créatif. Et puis quand ça fonctionne, c’est puissant.

Pour moi, nous sommes le faucon du poète Narcis Comadira :

Maintenant je suis un faucon, je m’agrippe à la main
de mon seigneur, humant l’air propre du matin
et l’odeur du velours et des martres, la sueur des chevaux,
le trèfle piétiné, les vapeurs
qui montent de la terre.

Herbes, petites fleurs, tapisserie touffue que je verrai
d’en haut, quand décrivant des cercles, magnifique,
j’observerai mes domaines, la prairie, les arbrisseaux,
le ruisseau, le lièvre fuyard.

Et les chevaux, les chiens, le seigneur,
les chevaliers et le grand fauconnier,
pages et serviteurs seront tous minuscules,
égaillés sur le pré…

Maintenant mon seigneur m’a dit : je veux un lièvre,
fleurant bon le lentisque (mon seigneur est poète),
tout en me caressant le plumage du doigt.

Je me sens empereur, juché sur la main du seigneur,
avec mon capuchon de cuir plein de rubans.

Mouvement, piaffements, vacarme, hennissements,
Les piqueurs lâchent les chiens, les excitent.

Le moment est venu, le seigneur me cajole,
il veut un gros lièvre, fleurant bon le lentisque
(je suis poète aussi). Mon cœur bat avec force.

En ces moments je suis le maître et le seigneur
attentif, observant comme je pars, reviens,
comme mon vol s’ajuste et évalue,
comme il voit le lièvre craintif.

Mes yeux sont telles des flèches, et mes serres s’aiguisent,
un vertige très doux s’abat sur moi.

Terre et ciel ne font qu’un, arbres et nuages, l’herbe et la peau
rêche du lièvre. Je ne vois rien, une force
me porte vers le bas, vers le puits du néant,
je fonds comme un éclair. Par quelle
volonté suis-je régi ?

Quelle est la force obscure qui me porte, quels fils
meuvent mes ailes, quel feu
peut échauffer ainsi le sang de mon corps ?

Maintenant, dans mes serres, je tiens le lièvre mort,
fleurant la terre et le lentisque,
Tout est fini, l’empire s’est écroulé.

Le grand fauconnier me laissera déchiqueter un morceau de foie chaud.

Le seigneur rira avec ses amis. Ensuite,
avec mon capuchon plein de rubans,
Je me sentirai ridicule.

Ce qui nous fait oublier, dure toujours si peu !

Fauconnerie de Narcis Comadira
© Edicions 62, S.A.
traduction de l’espagnol et © Denise Boyer