Chaque film a ses partis pris esthétiques. Nos réalisateurs viennent parfois avec des idées propres et singulières, parfois des références précises, pouvant aller jusqu’à la reproduction d’une autre oeuvre. Dans l’exemple proposé, nous allons voir comment, en dépit de moyens parfois limités, s’inspirer d’une oeuvre picturale pour en retirer l’essence et la restituer au service de la narration.

Au moment de la préparation du court-métrage Les deux Couleurs d’Ortance (FR – 2016) Malec DÉMIARO qui nous servira d’exemple, je sors d’un mémoire de fin d’étude appelé Melancholia de Lars VON TRIER : une oeuvre picturale complexe. J’y décortique différentes inspirations picturales du réalisateur danois, dont notamment Johannes VERMEER, célèbre peintre baroque du milieu du XVIIème siècle.

Animés d’un intérêt commun pour le travail de ce peintre hollandais, nous décidons de penser l’esthétique des intérieurs-jour du court-métrage selon cette référence. L’ambition est donc de restituer un travail de lumière singulier, une conscience de l’espace, et une palette de teintes harmonieuses.

Nous retenons deux oeuvres en particulier : la bien connue Laitière, 1660 mais aussi et surtout sa prédécessrice La Liseuse à la fenêtre, 1658.
Le but du jeu est alors de faire entrer la lumière essentiellement par les fenêtres pour obtenir cette direction latérale si caractéristique et ne pas contraindre les comédiens dans leurs déplacements.

De ces deux tableaux, nous relevons les éléments qui nous intéressent et qui nous semblent typiques du travail sélectionné de Vermeer :
1. Une fenêtre
2. Une entrée de jour latérale, franche et blanche
3. Un travail frontal de la perspective
4. Un décor aux nuances chaudes
5. Un personnage orienté vers la fenêtre (qui appelle à la mélancolie)
6. Un bleu qui se démarque

Dans ce court-métrage, il n’y a pas de volonté de reproduction parfaite ou de citation trop évidente, mais bien celle de se réapproprier les codes de nos références et de les reproduire dans nos décors, avec nos impératifs de narration et nos moyens techniques (limités).

Par ailleurs, il s’agit de placer judicieusement ces références à l’intérieur de l’histoire. La séquence qui nous semble alors s’y prêter le mieux se situe à environ un tiers du film, et nous autorise à introduire une courte respiration par une image fixe, comme un tableau, dans laquelle nous pouvons pleinement exprimer notre parti pris.

Dans ce plan – ici totalement brut – le personnage d’Ortance entre par la porte à droite-cadre, traverse la pièce et se laisse tomber sur le fauteuil à gauche-cadre, nous offrant ainsi ce fameux moment suspendu. (S’enchaine ensuite un travelling avant en vue subjective puis un plan-séquence très chorégraphié à travers la maison.)

Nous essayons de tirer le meilleur parti du matériel à notre disposition : un HMI Cinepar 1200W derrière chaque fenêtre latérale, les plus ouverts possible, et un Kinoflo 120cm 4 tubes avec Depron en guise de fill light, pour déboucher un peu les ombres. Nos entrées de jour ne sont pas aussi marquées que ce que nous souhaiterions, mais elles offrent une première direction qui donne matière à retravailler à l’étalonnage.

C’est au moment où plus rien ne bouge que nous pouvons retrouver les caractéristiques picturales précédemment relevées :
1. Une fenêtre
2. Une entrée de jour latérale, franche et blanche
3. Un travail frontal de la perspective
4. Un décor dans des nuances souvent chaudes
5. Un personnage orienté vers la fenêtre (qui appelle à la mélancolie)
6. Un bleu qui se démarque

Les éléments sont alors imprimés sur le capteur, à notre manière. Le personnage n’est pas orienté vers la fenêtre à gauche mais vers celle au centre, l’image est horizontale au ratio 2.35, le décor n’a pas été choisi avec l’idée de ce plan en tête, mais les caractéristiques relevées sont toutes là et donnent malgré tout une impression de Vermeer.

C’est enfin l’étalonnage qui révèle et achève notre parti pris. Nous accentuons l’entrée de jour, nous appuyons sur les fleurs bleues de la robe, nous ajustons la teinte chaude du décor, nous cherchons un compromis entre le contraste global du film et celui de nos références picturales, et nous finissons par obtenir le plan et l’esthétique que nous convoitions.

Avec des références esthétiques fortes et précises, le travail ne me semble alors pas tant être la quête d’une reproduction absolue que de décortiquer un modèle pour insuffler ses caractéristiques à une image, avec nos contraintes de narration, de décor et de budget, pour ainsi s’inspirer, chercher, progresser et tenter de composer quelque chose qui serve au mieux la narration d’un film et la vision qu’en a son réalisateur.


  • Caractéristiques du plan :
    Caméra : Sony F5
    Focale : Zeiss GO 25mm
    Filtrage : BlackProMist 1/2
    Format : RAW 2K
    Lumière : 2 HMI Cinepar 1200W, 1 Kinoflo 4T 120
    Etalonnage : DaVinci Resolve 12
  • Caractéristiques du film :
    Titre : Les deux Couleurs d’Ortance
    Réalisateur : Malec DÉMIARO
    Production : 5 Bandes Prod
    Année : 2016
    Durée : 29 minutes
    Ratio : 2.35
    Synopsis : Ortance est contrainte par sa maladie de mettre en suspend ses études. Le temps d’un été, elle doit choisir de les reprendre ou d’entrer dans la vie active.
    Bande-annonce : Allociné
  • Équipe image :
    Directeur de la photographie : Olivier WEINHEIMER
    1er assistant caméra : Edoardo MATACENA
    2nd assistant caméra : Paul COGNET
    Chef électricien : Emmanuel GRANGÉ
    Électricienne : Marie-Laure BLANCHO
    Étalonneur : Olivier WEINHEIMER