La diversité sur les plateaux est une notion de plus en plus bienvenue aujourd’hui, de plus en plus présente dans les cahiers des charges à la fois des producteurs mais aussi des dossiers artistiques.

À travers le texte qui suit, nous souhaitons discuter du constat généralement admis de l’absence de diversité ethnique et culturelle dans les équipes de tournage.

Tout d’abord, je tiens à préciser qu’à mon sens, la diversité de couleur et de culture des équipes de tournage n’est aucunement représentative d’un soit disant racisme “systémique” ou étatique. Non, cette absence de diversité, qui ne peut être niée dans une certaine mesure, est tout simplement représentative de réalités très “terre à terre” et concrètes, notamment liées à l’environnement personnel des individus travaillant dans le milieu du cinéma français, qui est en fait bien plus déterminé par l’origine économique des individus que par leur origine ethnique ou leur couleur de peau… Bien entendu, je ne nie pas non plus la corrélation potentielle entre le milieu socio-économique et le caractère d’origine souvent extra-nationale des personnes ou de leurs parents. Rappelons tout de même que, par essence et dans la majeure partie des cas, le milieu socio-économique d’une personne est lié à l’ancienneté et au nombre de générations qu’une ascendance familiale a passée à vivre et à développer des activités sur un territoire donné. Alors bien sûr, il paraît évident de pointer les origines ethniques pour qualifier la question de la diversité dans les équipes de tournage… mais il me semble qu’il s’agit d’une problématique plus complexe.

S’il est une industrie qui gagne à voir son personnel se renouveler constamment, à avoir des “outsiders” bousculant les acquis et les habitudes, c’est bien notre industrie du Film.

J’en tiens pour preuve mon propre constat à la fois du manque de diversité sur les plateaux, mais aussi de son caractère non systémique, de par ma propre expérience personnelle de tournage en France durant dix années. En effet, je me suis retrouvé sur des tournages où j’étais la seule personne non noire, d’autres où j’étais la seule personne non issue de banlieues, d’autres où j’étais la seule personne d’origine non maghrébine ou asiatique, d’autres où les équipes étaient très mixtes (à ma connaissance, jamais prémédité) et au final je ne me suis jamais trouvé sur un plateau de tournage où il n’y avait pas de personnes issues de l’immigration, de première ou de seconde génération.

Je tiens notamment à préciser que je suis moi-même un français “assimilé”, issu de seconde génération d’immigrés, que je n’ai pas grandi en France et que je ne suis pas issu d’une famille de gens du spectacle ni du cinéma. Mon entrée dans le milieu s’est faite par mon travail mais aussi par le hasard de rencontres avec des chefs électriciens ouverts d’esprit et généreux qui m’ont pris sous leur aile.

L’absence de mixité des équipes de tournage existe, dans une certaine mesure, et je souhaite ici l’adresser comme un sujet non clivant, mais au contraire en comprendre l’origine et tenter d’apporter des ouvertures sur ce point.

Le manque de diversité des équipes de tournage est essentiellement le résultat d’une industrie centenaire basée sur le népotisme et l’opacité, ainsi que le résultat d’un système de communautarisme généralement accepté et toxique, bien que « naturel », en tout état de cause profondément ancré dans nos sociétés. Le manque de transparence et de communication publique sur les systèmes d’embauche des équipes de tournage depuis des décennies fait que la plupart des emplois sont partagés entre les mêmes communautés depuis des générations, indépendamment de leurs origines ou de leurs antécédents, créant ainsi un système de castes de gens du cinéma où tout est possible pour peu que l’on soit né dedans.

L’ouverture de l’industrie à de nouvelles personnes entièrement extérieures à ce système ne peut se produire à grande échelle si les systèmes d’embauche continuent à se faire derrière des portes fermées et dans des cercles privés.

Les origines individuelles économiques et sociologiques deviennent donc déterminantes pour la diversité culturelle et ethnique des équipes de tournage. Comme l’industrie cinématographique en Europe est antérieure aux vagues les plus récentes d’immigration extra-européenne, il est tout à fait naturel qu’une industrie familiale et communautaire, opaque et privée, soit principalement composée d’Européens « indigènes », c’est-à-dire de « blancs » (et de leurs variétés toujours changeantes et subtiles de « blancheur », qui est un système identitaire bien plus complexe que nous ne voulons bien l’admettre).

La première grande vague d’immigration en provenance d’Afrique du Nord datant de l’entre deux guerres (période de l’industrialisation du cinéma français tout de même), il est d’ailleurs incroyablement rare de ne pas avoir de descendants directs d’immigrés maghrébins sur les plateaux français, tous postes confondus, et profitant du même système de caste des “gens du cinéma” que les autres “anciens”.

Cependant, baser les systèmes d’embauche sur l’appartenance ou non à une communauté est, par essence, un système exclusif et injuste qui conduirait à long terme toujours et encore à des systèmes de castes. En effet, nous le savons tous, en France, il existe ce qu’on appelle des familles de machino, des familles d’électros, de producteurs, de réalisateurs, d’acteurs etc etc. J’espère que je ne surprendrai personne en disant cela. Encore une fois, ce système n’a rien de surnaturel : “premier arrivé, premier servi”.

L’ouverture de l’industrie à de nouvelles personnes entièrement extérieures à ce système ne peut se produire à grande échelle si les systèmes d’embauche se perpétuent derrière des portes fermées et dans des cercles privés.

Cependant, baser les systèmes d’embauche sur l’appartenance ou non à une communauté est, par essence, un système exclusif et injuste qui conduirait à long terme toujours et encore à des systèmes de castes, quelles que soient les intentions derrière ce procédé d’embauche. Ce n’est pas en embauchant uniquement des personnes issues de communautés autres que celles qui sont le plus représentées dans l’industrie du cinéma que l’on créera une diversité à long terme, car cela ne ferait que remplacer une communauté par une autre, en conservant exactement les mêmes racines et systèmes qui ont créé l’injustice en premier lieu ! 

Car ce qui ankylose et rouille les rouages de l’ascenseur social du milieu du cinéma ainsi que du renouvellement indispensable des individus ne tient, encore une fois, pas d’un système de communautarisme ethnique ou culturel systémique et raciste mais bien de ce qu’on appelle depuis longtemps maintenant « l’entre soi » du cinéma français.

S’il est une industrie qui gagne à voir son personnel se renouveler constamment, à avoir des “outsiders” bousculant les acquis et les habitudes, c’est bien notre industrie du film. Or, je pense que ce n’est qu’en basant les systèmes d’embauche sur des qualités humaines universelles et objectives, ainsi qu’en ayant un processus d’embauche transparent et ouvert de A à Z, que l’on pourra surmonter tout le concept de communautés et de systèmes de castes. 

Comment pouvons-nous réellement promouvoir une forme de diversité si les offres d’emplois ne sont transmises que de bouche à oreille dans une certaine communauté exclusive ?

L’industrie cinématographique européenne, dans son histoire récente d’immigration extra-européenne, souffre également d’un système sociologique qui s’est mis en place depuis quelques générations, un système bien plus large, politique et à l’échelle des nations : des communautés culturelles et ethniques exclusives.

Permettre à des systèmes communautaristes plus ou moins officiels tels que les « Chinatowns », « Jamaica Town », « Polish Town », et toute autre communauté exclusive « exogène » à perpétuer des stéréotypes culturels et de créer des groupes sociaux distincts fondés sur l’ethnie et/ou la culture dans une ville moderne multiculturelle et mondialisée est une recette pour le désastre, qui n’a été autorisée que par ce que j’appellerais ici pour ne pas le nommer autrement, un “manque de vision à long terme”.

Une société mondialisée saine, à long terme, est vouée à fusionner en une toute nouvelle culture par elle-même, grâce au mélange et au partage, générations après générations. Ni l’ethnie ni la culture ne sont des concepts immuables. Ils ne peuvent être définis que dans un laps de temps donné qui, générations après générations, n’a fait qu’évoluer pour devenir de plus en plus court et aujourd’hui, avec les systèmes de communication de masse mondialisés, les lignes entre les cultures, les langues, l’ancien et le nouveau, s’estompent encore plus rapidement.

Les sociétés homogènes sont le résultat de générations de personnes hétéroclites vivant et partageant ensemble. Les vieux pays européens eux-même n’ont jamais atteint une supposée homogénéité au sein de leurs propres populations et cultures « autochtones ». Il a fallu la création d’un concept artificiel, d’un « roman national » et l’enseignement forcé de la langue française (à l’origine uniquement parlée dans l’Ile de France) pour créer la Nation Française, par exemple. Cependant qu’aujourd’hui encore, nous pouvons entendre et lire plus de 15 langues régionales différentes à travers ses territoires ! 

En suivant la logique du « premier arrivé, premier servi » qui a été le principe moteur menant à la propriété pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, les nouveaux arrivants sont toujours socio-économiquement parlant des “classes inférieures”, jusqu’à ce qu’ils remplacent les “classes supérieures” et que les nouveaux arrivants arrivent etc etc. De même, que les Carolingiens étaient les “maîtres du palais” (terme glorieux pour désigner ce qui n’était en fait qu’un serviteur en chef…) des Mérovingiens au pouvoir, avant de devenir rois après eux, jusqu’à l’arrivée des Capétiens qui, comme on le sait, ont fini par se faire couper la tête par ceux même qu’ils dominaient etc etc. 

La passation du pouvoir et des privilèges est un processus circulaire permanent alimenté par une avidité naturelle et le désir de prospérer ainsi que de protéger sa propre descendance. Ce n’est qu’un système naturel qui se poursuivra éternellement si nous ne nous penchons pas objectivement et sans passion sur ses racines. Il n’y a aucune raison pour que l’industrie du cinéma soit immunisée contre ce type de système naturel d’évolution des sociétés. En fin de compte, la diversité sur les plateaux est un concept qui prend sa place dans un processus bien plus vaste qu’il n’y paraît et toujours en mouvement de restructuration culturelle et raciale des communautés humaines.

Expliquer un tel phénomène ne le justifie en aucun cas, d’un point de vue moral ou même pratique. L’industrie du cinéma français se meurt à petit feu et s’étouffe de son manque de diversité, de son manque de “sang nouveau” (synonymes de nouvelles idées !) à la fois dans les institutions de financement public, dans les bureaux de production, sur les plateaux et dans les salles.

Comment, en tant que producteur ou chef de département, pouvez-vous apporter votre pierre à l’édifice du changement, sans mettre en danger la valeur de production de votre projet ? Car il ne s’agirait surtout pas de proposer des systèmes incroyablement catastrophiques et contre-productifs de quotas de diversité ou de forcer des embauches non désirées.

Non, je crois qu’il existe des solutions simples à ces problèmes.

En tant que chef de poste ou producteur, à votre échelle personnelle, commencez par améliorer votre système de recrutement pour qu’il soit plus équitable en prenant l’habitude de lancer des appels d’offres d’emploi publics et facilement accessibles pour chaque poste de votre film. En faisant cela, vous finirez peut-être par embaucher la personne à laquelle vous pensiez au départ, mais vous aurez aussi créé l’opportunité pour quelqu’un d’autre d’avoir un moment de visibilité, indépendamment de ses origines socio-économiques, ethniques ou culturelles. Et vous vous donnez surtout l’occasion de découvrir des talents en dehors de vos cercles sociaux.

Demandez-vous, avant d’engager quelqu’un, souvent toujours la même personne à un même poste depuis des années : « Est-ce que j’engage cette personne parce qu’elle est la meilleure pour cela, ou est-ce que je suis biaisé par mes sentiments ou mes habitudes personnelles ? » En tant que chef opérateur par exemple, votre talent ainsi que votre expression artistique, voire même votre efficacité technique ne doit pas dépendre exclusivement de votre équipe au point de ne pouvoir vous séparer d’eux sur un tournage.

Vous pouvez facilement découvrir de nouveaux talents sans avoir à mettre votre production en danger, simplement en vous ouvrant à l’idée d’embaucher au-delà de votre zone de confort. Vous y gagnerez artistiquement, intellectuellement, moralement mais surtout, vous donnerez leur chance à des personnes que rien ne prédestinait à travailler sur des plateaux et qui, peut-être, viendront bousculer notre petit monde du cinéma et le faire grandir.